JEANNE MOREAU 60 ANS APRES SES DEBUTS ELLE RECOIE DU PUBLIC UNE OVATION POUR L'OUVERTURE DU FESTIVAL D'AVIGNON
Le vent, celui de l'histoire, s'est levé lundi soir dans la cour d'honneur du Palais des papes avec le retour très attendu et applaudi de Jeanne Moreau pour une lecture de "Quartett" de Heiner Müller, soixante ans après sa participation au tout premier Festival d'Avignon.
L'actrice de 79 ans a donné la réplique au comédien Sami Frey (70 ans le 13 octobre prochain) lors de cette soirée retransmise en direct sur les ondes de France Culture, dans le cadre du soixantième anniversaire de l'un des plus grands festivals de théâtre au monde.
Jeanne Moreau a joué les jeunes premières, alors qu'elle n'avait pas 20 ans et sortait à peine du Conservatoire, dans les trois créations dramatiques à l'affiche en septembre 1947 d'"Une semaine d'art en Avignon" - première appellation du festival - sous la direction artistique de Jean Vilar.
"Nanette", comme on l'appellait alors, campait une suivante dans le "Richard II" de Shakespeare mis en scène par Vilar dans la cour, apparaissait dans le choeur de "L'Histoire de Tobie et Sara" de Paul Claudel et était de la création de "La Terrasse de midi" de Maurice Clavel.
Durant les deux années (1951-1952) de son appartenance à la troupe du Théâtre national populaire (TNP), elle reviendra à Avignon pour "Le Prince de Hombourg" de Kleist au côté de Gérard Philipe et "Lorenzaccio" de Musset.
Depuis, hormis dans "La Célestine" de Fernando de Rojas en 1989, "Mademoiselle Moreau" ne s'était plus produite au Festival d'Avignon. Elle l'a retrouvé lundi pour un soir en compagnie d'un acteur avec lequel elle a déjà joué ("La Chevauchée sur le lac de Constance" de Peter Handke) et que la manifestation a invité par trois fois en 1970, 1988 et 1997.
L'évidente complicité entre ces deux figures du théâtre et du cinéma français avait pour cadre le "Quartett" de Heiner Müller (1929-1995), sorte de fin de partie cynique et jouissive des "Liaisons dangereuses" de Choderlos de Laclos.
Il avait vu juste. Avec sa voix désormais sombre, la comédienne en fait une femme forte et redoutable, qui s'attarde de belle façon sur ses mots crus pour mieux s'en délecter, lançant à son ennemi, entre autres amabilités, un "Vous êtes une putain, Valmont" tout de violence rentrée.
De son côté, Sami Frey se prête avec beaucoup de classe et un ton faussement tendre et doux à cet ambigu jeu de massacre et de séduction.
Chacun à une petite table avec lampe dans l'immensité du plateau presque nu cher à Vilar, tous deux en costume noir et chemise blanche, Jeanne Moreau et Samy Frey jouent habilement sur la confusion des rôles, le cheveu en bataille sous l'effet du vent, fort et froid lundi soir.
Ces conditions climatiques ont dû rappeler des souvenirs à la comédienne, qui se remémorait récemment dans Le Monde son premier Festival, "quand le mistral soufflait"...